Camzer & la nouvelle lettre
Chers vous,
J’avais un tout autre destinataire en tête pour cette lettre, et comme vous le savez, au plus on fait des plans, au plus la vie sait sortir de son chapeau le lapin que vous n’aviez pas vu venir. Aujourd’hui, parler de ce lapin me paraît être la seule bonne idée qui soit.
Nous savons tous ici que j’ai toujours pris grand soin de vous, mes chers os. Oh bien sûr, j’ai passé mon enfance avec des petits graviers perdus dans les plaies saignantes de mes genoux et de mes coudes, comme pour tout enfant qui apprend que jouer c’est aussi beaucoup échouer. Moi assise sur le rebord du comptoir de la salle de bain, et ma mère d’essayer d’enlever tous les intrus goudronnés en m’imbibant de bétadine. On s’en souvient bien.
J’étais ce qu’on peut appeler une gamine téméraire. Avoir un grand frère et traîner avec lui, c’est l’être de toute manière.
En ce qui me concernait, j’étais donc souvent attribuée aux tâches de « reconnaissance de terrain », en gros : passer la première à travers les champs d’ortie, les champs de ronce, les ruisseaux, les toiles d’araignées… J’en sortais les plumes gonflées de fierté, L. en sortait paisiblement satisfait. On y trouvait notre compte, tous les deux. Un jour, on a eu chaud aux fesses vous et moi, quand en se bagarrant pour de faux, L. me frappa la tête contre le carrelage, assez violemment pour que mon nez dégouline de sang, mettant fin plus rapidement que prévu au jeu. Les parents avaient eu plus peur que nous, comme d’habitude, alors que mon frère demeurait avec cette tête qu’ont tous les frères coupables de méfaits pas fait exprès (j’imagine) : de grands yeux surpris, la bouche tournée vers le bas, à n’en mener pas large. Peur de se faire enguirlander une fois la surprise de la blessure passée.
J’étais téméraire. Je n’avais pas peur.
Je ne sais pas exactement à quel moment ça a changé.
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